Article paru dans Libération du 3 mai.
De quoi Mai est-il coupable ? Le profit et le cynisme n'ont-ils pas un rôle dans la décadence française ?
La haine de 68 par Daniel Bensaïd et Alain Krivine, membres de la Ligue communiste révolutionnaire.
« Dans cette élection, il s'agit de savoir si l'héritage de Mai 68 doit être perpétué ou s'il doit être liquidé une fois pour toutes. Je veux tourner la page de Mai 68. » Il a donc fallu attendre la dernière semaine de campagne pour apprendre de la bouche de Sarkozy le véritable enjeu de cette élection. En finir avec l'esprit et l'héritage de Mai 68, ce pelé, ce galeux d'où nous vient tout le mal, responsable de toutes les décadences françaises.
La voilà enfin, la rupture, mais moins « tranquille » qu'elle n'était annoncée. S'il s'agit d'en finir avec l'espérance de Mai, il y a bien longtemps que, de commémorations en oraisons funèbres, de Mitterrand en Cohn-Bendit, d'autres s'en sont chargés. Narcissisme générationnel aidant, les cérémonies du 20e anniversaire, en 1988, furent déjà une sorte d'enterrement spectaculaire préfigurant les festivités funèbres du bicentenaire.
De 68 il ne restait déjà plus, dans la mémoire de certains acteurs, qu'un grand monôme étudiant, un gigantesque libertinage et une entrée tardive dans la modernité hédoniste. Toutes choses qui se sont produites dans nos sociétés de marché occidentales sans qu'il fût besoin pour cela de la grève générale la plus massive et la plus longue de l'histoire. L'héritage n'est pas un bien que l'on possède et que l'on garde. Mais quelque chose que les héritiers se disputent, et ce qu'ils en font. Il y a leur Mai et le nôtre. Celui de la légende dorée du style « heureux, riches et célèbres » ou « amour, gloire et beauté ». Et celui des usines et des facs occupées, celui de « si on arrêtait tout », pour que tout devienne possible. Or c'est bien ce Mai 68 de la grève générale dont le candidat Sarkozy promet de tourner la page, en commençant par s'attaquer au droit de grève et au code du travail.
« De tous les malheureux que la vie a brisés, que la vie a usés, je veux être le porte-parole. Tous ces sans-grade, tous ces anonymes, tous ces gens ordinaires, c'est pour eux que je veux parler. »
Ils ne lui en demandent pas tant. Ils préféreraient parler pour eux-mêmes plutôt que de confier le monopole de leur parole à la voix de ses maîtres, Bouygues, Lagardère, Dassault et consorts.
« Je veux redonner au travailleur la première place dans la société. »
Au travail plutôt qu'au travailleur, qui devra la mériter, cette première place, en travaillant plus pour gagner moins, et qui recevra en échange non plus un dû, mais une généreuse « récompense » (sic !), consentie par un bon maître
C'est un discours de revanche et de vengeance. Un discours versaillais, qui fait frissonner d'aise la brochette des ministres et des ministrables.
Pourquoi tant de haine ?
Sans doute est-elle proportionnelle à une grande peur. A la grande peur d'hier, la vieille peur recuite des possédants, des momies rassemblées bras dessus bras dessous pour chasser leurs cauchemars, un certain 30 mai devant l'Arc de triomphe. Car le parti de l'ordre est toujours, quelque part, l'envers et la doublure d'un parti de la peur. Peur de demain, aussi : s'agit-il vraiment, de tourner la page, ou de conjurer le spectre d'un nouveau mois de mai ? Silence aux pauvres !
Il faut défendre « la famille, la société, l'Etat, la nation, la République ». Et le travail. Contre la canaille, la chienlit ou la racaille, la ritournelle n'est pas nouvelle. La devise de l'Etat français peut toujours servir. Il y a trente ans, à la veille des élections législatives de 1978, Gilles Deleuze avait lu juste dans le jeu des alors nouveaux philosophes. « Les conditions particulières des élections aujourd'hui font que le niveau de connerie monte. » Le niveau ne se contente plus de monter. Il déborde. « C'est sur cette grille, ajoutait Deleuze, que les nouveaux philosophes se sont inscrits dès le début. Il importe peu que certains d'entre eux aient été immédiatement contre l'union de la gauche, tandis que d'autres auraient souhaité fournir un brain trust de plus à Mitterrand. Une homogénéisation des deux tendances s'est produite, plutôt contre la gauche mais surtout à partir d'un thème qui était présent déjà dans leurs premiers livres : la haine de 68. C'était à qui cracherait le mieux sur Mai 68. C'est en fonction de cette haine qu'ils ont construit leur sujet d'énonciation : "Nous, en tant que nous, avons fait Mai 68, nous pouvons vous dire que c'était bête et que nous ne le referons plus." Une rancoeur de 68, ils n'ont que ça à vendre. » Cette haine de 68, le candidat Sarko en a fait, André Glucksmann et Luc Ferry aidant, sa philosophie électorale.
Dimanche, nous irons donc voter en fredonnant une vieille chanson rouge : « Tout ça n'empêch'pas, Nicolas, qu'la Commune n'est pas morte... Tout ça n'empêche pas, Nicolas...