La
bulle Sarkopar Michel Husson dans
Politis n°969, 27 septembre 2007Une bulle peut être définie comme la hausse excessive du prix d'un actif par rapport à ses fondamentaux, et
cette définition s'applique parfaitement à Sarkozy : le Président est indéniablement un « actif », qui donne
tous les jours les signes de cette exubérance (plus ou moins rationnelle) caractéristique des marchés
financiers. Il bénéficie de ce mimétisme euphorique qui s'empare des Bourses :
« en voyant les autres acheter et gagner de l'argent grâce à la hausse des cours, on veut participer soi-même à la fête »
souligne Wikipedia, et on retrouve bien là la jubilation des possédants, des patrons et des nouveaux ralliés. La bulle est savamment
entretenue par des annonces accrocheuses comme la dépénalisation des délits financiers ou la défiscalisation
des heures supplémentaires. Une euphorie symétrique s'empare des baissiers qui se prennent au jeu et
placent leur petit capital sur l'actif en vogue. Là encore, c'est un phénomène classique : la bulle ne peut
s'envoler que si elle est portée par de complaisants pigeons.
Il existe forcément des empêcheurs de spéculer en rond qui expliquent que tout cela ne peut durer. Mais ces
Cassandres sont vite réduits au silence par la réalité des faits : et pourtant les cours montent, et pourtant
Nicolas reste au firmament de la popularité. Ceux qui suggèrent que la bulle Sarkozy va forcément se
dégonfler sont aujourd'hui aussi inaudibles que ceux qui, avant le retournement boursier de 2000, et
prédisaient que la nouvelle économie ne pourrait pas faire monter les cours de Bourse jusqu'au ciel.
L'écart de la valeur de l'actif Sarkozy avec les fondamentaux peut pourtant être mesuré dès aujourd'hui, à
l'aide de deux sondages récents. Le premier (TNT Sofrès) révélait que 71 % des Français sur dix jugeaient son
action positive. Mais ce sondage contenait un couac assez réjouissant, que Le Figaro s'est empressé de ne pascommenter :
les trois quarts des sondés déclaraient aussi que Sarkozy était « démagogique ».
Selon un autre
sondage du CSA, 67 % des personnes interrogées trouvaient que « le rythme des réformes » n'était « ni trop
rapide ni trop lent »,
mais 61 % se disaient opposés à l'institution d'une franchise sur les dépenses de santé ;
60 % à la TVA sociale, et 54 % à l'assouplissement du code du travail. Le sondage CSA montre que le pouvoir
d'achat est la préoccupation n°1 des Français : ils sont 72 % à la citer (contre 65 % un an plutôt) ; mais ils sont
seulement 28 %, selon le sondage TNT Sofrès, à trouver positive l'action du gouvernement en ce domaine.
L'écart entre les prévisions de croissance du gouvernement et celles de l'OCDE ou de la Commission
européenne est un indicateur moins sensible à l'opinion, et il va dans le même sens.
Le retournement de la bulle se produit toujours selon le même scénario : un événement impromptu introduit
le doute, puis l'incertitude se communique à l'ensemble des intervenants, et c'est le « choc de défiance » qui
conduit à une fuite précipitée, aussi moutonnière qu'avait pu l'être l'euphorie initiale. C'est le seul facteur
vraiment imprévisible dans le déroulement d'une bulle : on sait qu'elle doit éclater, mais il n'est pas possible
de dire quand et comment. Certes, la bêtise étant plus équitablement répartie que les revenus, il arrive
forcément un moment où l'évidence crève les yeux, et tout le monde est rappelé à la réalité. Il faut alors siffler
la fin de la récréation et cesser de délirer. Nous en sommes à peu près là : la politique de Sarkozy va à
l'encontre des intérêts de la majorité de la population. Seule une communication extraordinairement bien
faite s'oppose à cette prise de conscience et toutes les rodomontades gouvernementales n'empêcheront pas le
prix de la baguette d'augmenter en même temps que la gabelle.
Mais ne quittons pas la métaphore financière, pour en montrer une limite essentielle. Le sort d'une bulle
dépend de choix individuels exercés par les actionnaires, unis seulement par de communes croyances. Le
destin d'une bulle politique, comme celle à laquelle nous avons affaire, dépend de comportements collectifs
que d'aucuns appellent les luttes sociales. Pour que la bulle éclate, il faut non seulement que le corps social
prenne conscience de ce qui est en train de se passer car, paradoxalement, cette condition est en un sens déjà
remplie. Il faut en outre que la croyance en la bulle se dégonfle, mais qu'elle soit remplacée par d'autres
croyances. Il faut de surcroît que l'action de classe (l'équivalent dans le champ social de la class action dans ledomaine juridico-financier) soit portée par des acteurs sociaux collectifs. De ce point de vue, la bulle Sarko
repose autant sur l'inanité de ses opposants que sur ses qualités intrinsèques et a sans doute encore quelques
beaux jours devant elle.
(1) sondages et analyses complémentaires sur le site OUPS (
http://sarkoups.free.fr/)