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L’usine à gaz Sarkozy

1

L'usine à gaz Sarkozy

Michel Husson,

L'Ecole Emancipée

La victoire de Nicolas Sarkozy marque le passage d'une stratégie par étapes à une

stratégie frontale qui s'organise autour de deux orientations majeures : flexibilisation

intégrale du marché du travail et amaigrissement de l'Etat. Tous les aspects du modèle

social sont concernés par cette thérapie de choc : durée du travail, fiscalité, école et

universités, retraites, financement de la Sécurité sociale, non-remplacement des

fonctionnaires, budget, services publics. Cette stratégie de rupture pose deux

questions. La première, à laquelle notre nouveau Président semble très attentif, est

celle de l'habillage politique. La seconde, à laquelle il attache apparemment moins

d'importance, est celle de l'efficacité économique. C'est dans l'articulation de ces deux

questions que se jouera la trajectoire du nouveau pouvoir.

Trois axes tactiques

Si la stratégie est bien celle de l'affrontement direct et global, elle implique néanmoins

un certain nombre de choix tactiques : dans quel ordre prendre les choses, et à quel

rythme ? De ce point de vue, on peut d'ores et déjà discerner trois parcours fléchés. Le

premier axe conduit des heures supplémentaires au nouveau contrat de travail. Sur la

base des premières mesures, on établit un rapport de forces social et idéologique en

imposant l'idée que pour gagner plus, il faut travailler plus. L'aspect idéologique est

décisif, puisqu'il s'agit d'installer à une échelle de masse la conviction que les obstacles

à l'emploi proviennent des réglementations trop rigides : les 35 heures dans le cas du

salaire, les protections liées aux contrats de travail actuels en ce qui concerne l'emploi.

Il s'agit d'effacer la défaite du CPE et de profiter de la période de grâce, durant laquelle

les acteurs sociaux et les citoyens en général vont demeurer dans une attitude

d'expectative tétanisée.

Le second axe passe par une défaite infligée sur la question du service minimum, et

c'est pourquoi ce dossier est l'un des premiers à être ouvert. Son champ d'application

recouvre en effet celui des régimes spéciaux de retraites. Une fois le droit de grève

limité dans ces secteurs, il sera possible de pousser l'avantage et de faire sauter ce

verrou. Le terrain sera alors déblayé pour le rendez-vous prévu en 2008 par la loi Fillon

qui permettra, dans la foulée, de reculer à nouveau l'âge de la retraite et de transformer

profondément le financement de la protection sociale en instaurant une TVA sociale.

Le troisième axe concerne le budget de l'Etat. La première étape a consisté en un

paquet fiscal essentiellement destiné aux riches. Il représente environ 9 milliards

d'euros (15 avec les heures supplémentaires) et va donc creuser le déficit, comme s'en

inquiètent déjà les orthodoxes de Bruxelles. Mais il ne s'agit évidemment pas d'une

conversion à une politique de relance. Le gouvernement met ici en oeuvre une tactique

de déséquilibre fiscal dont les libéraux sont coutumiers ; elle consiste à engendrer un

déficit pour mieux justifier ensuite des mesures d'ajustement. Celles-ci pourraient

prendre une double forme : de nouvelles économies budgétaires, avec notamment le

demi-remplacement des départs à la retraite dans la Fonction publique, et le recours à

la TVA, « sociale » ou non.

2

Une légitimité transitoire

Ce projet, qui implique une régression sociale pour la majorité de la population, n'a pu

devenir majoritaire qu'en raison de l'inanité des alternatives à gauche. Du côté du PS

et/ou de Ségolène Royal, les propositions avancées n'ont jamais tranché de manière

suffisamment nette avec celles de Sarkozy, parce qu'elles acceptaient les mêmes

considérants, par exemple le besoin de compétitivité et d'aides aux entreprises, sans

parler de « l'ordre juste ». Du côté de la gauche dite anti-libérale, une cohérence

alternative existait sur le papier, mais qui n'a pas accédé à une consistance politique,

faute d'expression unitaire.

Dès lors que la contradiction sociale principale, entre capital et travail, était évacuée du

débat, la droite a cherché, et réussi en grande partie, à activer les contradictions

secondaires, « au sein du peuple » comme aurait dit Mao : ceux qui se lèvent tôt contre

les assistés, Français de souche contre immigrés dépourvus d'identité nationale,

salariés du privé contre fonctionnaires.

Cette substitution des rivalités catégorielles aux oppositions sociales est le ressort

essentiel sur lequel le gouvernement compte pour faire passer son amère pilule. En

même temps, il n'oublie pas - selon un autre dispositif libéral classique - de ménager

des « filets de sécurité » pour les plus défavorisés, afin de masquer l'ampleur de la

régression. Le revenu de solidarité active confié à Martin Hirsch devrait constituer le

volet social du programme, et on comprend mieux de ce point de vue la fonction de

l'« ouverture ». Dans le même ordre d'idée, le programme de Sarkozy prévoit

d'augmenter le minimum vieillesse en finançant cette augmentation par une partie des

économies réalisées sur les régimes spéciaux. On retrouve ici la démarche consistant à

construire le rapport de forces sur la fragmentation du camp des salariés, de manière à

retarder la prise de conscience du caractère global de l'offensive et éloigner la menace

d'un nouveau « tous ensemble ».

Mais cela suppose que des améliorations soient perçues en matière de pouvoir d'achat

et d'emploi. Pendant quelques mois, le gouvernement peut compter sur une

conjoncture plus favorable et sur le coup de pouce au pouvoir d'achat des 15 % de

salariés qui effectuent des heures supplémentaires. Si l'emploi repart, le gouvernement

s'efforcera de montrer que c'est grâce à ses premières mesures, justifiant ainsi celles

qui suivent. Mais tout est ici une affaire de
timing : il faut qu'une amélioration plus

durable prenne la suite des expédients conjoncturels.

De ce point de vue, le programme de Sarkozy ne tient pas la route. Les baisses

d'impôts sont ciblées sur les couches sociales les plus favorisées, et risquent donc de

nourrir leur épargne plutôt que leur consommation. Les heures supplémentaires seront

mieux payées mais les employeurs embaucheront moins et freineront la progression

des salaires en reprenant à leur compte le slogan connu : si vous voulez gagner plus,

vous n'avez qu'à faire des heures supplémentaires. La progression de la masse

salariale globale ne pourra donc soutenir la croissance que de manière transitoire. Sur

la question pourtant centrale de l'emploi, l'un des tours de passe-passe les plus réussis

de la part de Sarkozy est d'avoir annoncé un objectif de 5 % de chômage (baptisé

plein-emploi) sans dire quelles mesures pourraient y conduire. De la même manière, il

n'y a rien sur la question de la compétitivité, non pas celle qui est fondée sur la

« modération » des coûts salariaux mais celle qui s'appuie sur la recherche, l'innovation

et une meilleure spécialisation. Dans ces conditions, les grands groupes basés en

France continueront à investir principalement à l'étranger, tout en engrangeant des

bénéfices encore accrus.

3

Les contradictions du projet

En réalité, et même d'un point de vue libéral, le projet sarkozyste est sur le plan

économique une gigantesque usine à gaz qui repose sur une équation impossible :

comment financer ce programme sans faire exploser le déficit ? On se rappelle la

promesse de Sarkozy de baisser de 4 points de PIB le taux de prélèvements

obligatoires (impôts et cotisations), ce qui représentait un manque à gagner d'environ

65 milliards d'euros. Cette annonce a été mise sous le boisseau après les protestations

de caciques de l'UMP, mais elle est symbolique du dogmatisme libéral qui s'appuie sur

une vision fantasmatique de l'économie. Sarkozy s'est convaincu lui-même que ses

mesures vont libérer par magie des forces vives jusque là contenues par les rigidités et

les réglementations. Il n'est pas anodin que cette confiance aveugle ait été critiquée par

des économistes comme Olivier Blanchard, qui avait pourtant ouvertement soutenu la

candidature de Sarkozy, ou par un journaliste bien libéral comme Eric Le Boucher qui

va jusqu'à écrire dans
Le Monde du 3 juin dernier que les promesses « non tenables »

de Sarkozy sont « populistes, ouvriéristes, faussement volontaristes et infinançables ».

C'est sans doute autour de la question de la TVA que les illusions vont s'effriter, sans

doute plus tôt que prévu. Il s'agit en effet d'une mesure qui touche tout le monde, et qui

ne peut donc jouer sur les différenciations catégorielles. L'instauration d'une TVA

sociale montrerait de manière très claire l'essence du projet : faire payer par tous les

cadeaux faits à un petit nombre. L'autre point de bascule pourrait être la question

salariale. Les salariés qui font des heures supplémentaires gagneront plus. Mais elles

ne représentent qu'environ 3 % du volume total d'heures travaillées. Quid des salariés

qui n'y ont pas accès ? Quid des heures supplémentaires non déclarées ? L'avantage

de la mesure est d'individualiser encore un peu plus les salaires, mais elle risque de

produire le résultat inverse et de faire renaître un besoin de cadre salarial collectif.

On aurait donc tort de surestimer la cohérence durable du programme de Sarkozy. Sur

le plan économique, il peut booster un peu la croissance dans un premier temps mais

viendra vite buter sur cette contradiction : ou bien laisser filer le budget, ou bien le

rééquilibrer en freinant trop brutalement l'activité. Sur le plan social, il équivaut à un

énorme transfert de richesses des salariés vers les possédants, que l'on ne pourra

déguiser durablement en jouant sur le fractionnement du salariat. Tôt ou tard, les

salariés prendront conscience que leur pouvoir d'achat est gelé, que leur santé coûte

plus cher, que leurs retraites vont être à nouveau rognées, et que les garanties

apportées par leur contrat de travail sont profondément écornées. Sur le plan tactique,

il arrivera assez vite un moment où il faudra faire passer en même temps des mesures

étroitement imbriquées (par exemple heures supplémentaires et TVA sociale) et rendre

perceptible la logique d'ensemble du projet. Certes, on peut imaginer un scénario où le

passage en force réussirait, débouchant sur un paysage social durablement dégradé.

Mais un scénario de crise, mêlant résistance sociale et débâcle économique, est

également plausible. En tout état de cause, la tâche prioritaire du syndicalisme est

aujourd'hui de décortiquer minutieusement les projets gouvernementaux pour en

montrer les effets sociaux désastreux. C'est la condition pour construire les nécessaires

mobilisations et (à terme) refonder une alternative cohérente au dogme néo-libéral.

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